« Comme vous, je ne veux plus entendre dans notre pays qu’il est plus intéressant de faire autre chose que de travailler ». C’est à Lyon, le 4 février 2017, qu’Emmanuel Macron a livré à l’humanité cette phrase définitive, prononcée sur un ton préfigurant la présidence céleste et hissant à des sommets encore jamais atteints la mythologie du travail. Nous, comme vous peut-être, on trouve ça un peu paradoxal, et on sent l’arnaque. Comme le soulignait l’économiste J-K. Galbraith, « Le mot travail s’applique simultanément à ceux pour lesquels il est épuisant, fastidieux, désagréable, et à ceux qui y prennent manifestement plaisir et n’y voient aucune contrainte. Avec un sens gratifiant de leur importance personnelle, peut-être, ou de la supériorité qu’on leur reconnaît en plaçant les autres sous leurs ordres. Travail désigne à la fois l’obligation imposée aux uns et la source de prestige et de forte rémunération que désirent ardemment les autres, et dont ils jouissent. User du même mot pour les deux situations est déjà un signe évident d’escroquerie »1.

Par ailleurs, si le travail est entendu comme catégorie globalisante recouvrant le large spectre des activités humaines qui aboutissent à un résultat utile, incluant le travail bénévole, le travail intellectuel, domestique, la méditation (en tant que travail sur soi), le temps de sommeil et de sieste (lieu d’une intense activité créatrice), les parties de belote coinchée (incomparables génératrices de lien social) et, pourquoi pas, celles de jambes de l’air (sans commentaires) alors banco, nous pouvons admettre qu’il ne reste pas grand chose de plus excitant à faire. En revanche, si à l’esprit on a la vision étriquée du travail (et nous avons de sérieuses raisons de penser que c’est celle-ci qui habitait l’orateur de la capitale des Gaules) qui consiste grossièrement en une activité rémunérée, exécutée sur les ordres et sous le contrôle d’un employeur en contrepartie d’une rémunération et que l’on appelle vulgairement l’emploi (salarié pour plus de neuf dixième des Français), on peut légitimement s’autoriser à émettre l’hypothèse que les employés de call centers, les sexeurs de poussin, rippers, cireurs, assistants comptable, toiletteurs pour chien et autres manutentionnaires auraient pléthore d’exemples à donner à Monsieur le Président de ce qu’ils considèrent comme éminemment plus passionnant que de trimer.

Monsieur Macron, énarque, inspecteur des finances, banquier d’affaires devenu millionnaire sur un bon coup (dit-on), produirait donc une vérité générale sur la base d’un cas particulier, le sien, à savoir l’expérience d’un emploi bien peu pénible mais à très forte rétribution symbolique et pécuniaire, sans commune mesure avec l’expérience ordinaire de l’immense majorité des Français. Il parle donc, pour le dire un peu trivialement, de ce qu’il ne connaît pas et, comble de l’arrogance, s’autorise à affirmer, à l’aune de cet enfumage que « Le travail ce n’est pas une souffrance ». Pas étonnant, dans ces conditions que le programme d’En Marche, qui prétendait partir de diagnostics, fasse l’impasse sur les symptômes douloureux. Exit les estropiés, irradiés, saoulés, allergiques, burnoutés, intoxiqués, amputés, décédés du turbin, on, enfin, il, vous dit que ça n’est que du bonheur, un orgasme sans fin. Pas de symptôme, donc pas de maladie, par conséquent aucune nécessité de traitement. Bien au contraire, les ordonnances ne comporteront qu’encouragements à s’employer plus et dans n’importe quelles conditions (étant entendu qu’un boulot de merde vaut toujours mieux que pas de boulot du tout). Pour nous qui défendons l’avènement de la valeur temps libéré en lieu et place de la valeur « travail » (de son vrai nom valeur emploi), la pilule est dure à avaler. Nous prescrivons donc une thérapie alternative.

Monsieur Macron, vous êtes un libéral, alors allez jusqu’au bout et engagez vous dans la lutte contre le temps plein subi : laissez bosser moins ceux qui le désirent. Inscrivez dans le code du travail (et pas par accord de branche ou d’entreprise, on est bien d’accord) un droit inconditionnel au temps libéré. Que les salariés qui souhaitent baisser leur temps d’emploi puissent l’obtenir sans conditions (à l’image de ce qui existe aux Pays-Bas). Vous les drogués (de la besogne), vous pouvez bien comprendre que chacun puisse désirer librement s’administrer sa propre dose (et pas celle voulue par le patron ou par le résident de l’Élysée). Et dans votre grande bienveillance, soucieux du sort des moins chanceux et des moins aisés, allez encore plus loin et accompagnez cette évolution de droit d’une prime au temps partiel, afin que les plus bas salaires, qui sont très souvent ceux qui cumulent les pires conditions d’exercice, puissent eux aussi, et surtout eux, débrayer.

Mais, me direz-vous, ça existe déjà. Grâce au compte pénibilité, les salariés ayant par exemple cumulé dix points, peuvent accéder à un cinquante pour cent durant trois mois, sans perte de salaire (que demande le petit peuple?). En plus, c’est facile. Si dans votre job vous maintenez les bras en l’air à une hauteur située au dessus des épaules pendant plus de 900h par an (essayez dix minutes chez vous, juste pour rigoler), alors vous avez droit à quatre points ! Même pactole si vous soulevez plus de 7,5 tonnes par jour pendant plus de 120 jours dans l’année. Hop, huit points ! Encore un petit effort (bande de feignasses) et le trimestre à mi-temps est à vous. Enfin, faut voir, car ça c’était avant l’ordonnance N°5, à l’époque où l’on admettait encore que l’emploi pouvait être une torture. Désormais, rappelez-vous le mantra présidentiel, « Le travail ce n’est plus une souffrance ». Par conséquent, logique implacable, puissance de la pensée complexe (journalistes, prière de passer votre chemin), la pénibilité n’existe plus. Donc ils rebaptisent le dispositif compte prévention (et n’ont ainsi plus rien à envier à David Copperfield2). En passant, à défaut de faire apparaître des tourterelles ou des lapins, ils suppriment quatre critères (sur les dix existants), dont la manutention manuelle de charges et les postures pénibles… C’est bien connu, suffit de positiver les mots pour que les maux s’effacent. La prévention c’est la pénibilité. La souffrance c’est le plaisir. Ça vous rappelle pas d’autres slogans tels que « La liberté c’est l’esclavage », « La guerre c’est la paix » 3? On est dedans, non ?

Escroquerie, disait Galbraith. Pipotage 2.0, suggérons nous.

La coopérative d’inactivité (start-up valorisée à zéro euro, pôle d’incubation de bonheur sans limites, siège mondial situé à Santa Fe, antenne française installée à Glandage)

1 J. K. Galbraith, Les Mensonges de l’économie. Vérité pour notre temps, Grasset & Fasquelle, 2004.

2Célèbre illusionniste

3George Orwell, 1984, Gallimard, 1972

On peut faire de la politique autrement ! La semaine des Expériences Politiques ambitionne de le démontrer, et de le faire vivre. Tous les soirs du lundi 5 au vendredi 9 mars, puis toute la journée du samedi 10 mars, un programme intense, convivial et participatif. Projection, conférence gesticulée, apéro-quizz, assemblée locale, repas partagé, café à la palabres, mini-conférences… Il y en a pour tous les goûts, toutes les sensibilités !Le programme en ligne ici. Ça se passe à Lyon, à la Maison pour tous, salle des Rancy.

Maintenant, la coopérative immobilière, sera représentée par Robin Corriol, qui donnera une conférence intitulée Demain, on loge gratis, le samedi 10 mars à partir de 18h. Baptiste Mylondo fera quant à lui une rapide Introduction à la décroissance.

Aussi étrange que cela puisse paraître au sein de notre société travailliste, nous sommes nombreux à vouloir bosser moins : près d’un français sur deux1. Mais lorsqu’il s’agit de passer à l’acte, nous nous trouvons confrontés à un obstacle inattendu : le droit du travail ! En effet, en dehors de certains cas d’accès de droit (le plus connu étant le congé parental d’éducation), c’est d’un droit de demander dont nous disposons. Et parmi ceux qui bénéficient du droit de refuser (on vous le donne en mille, les employeurs), l’un d’entre eux n’est pas en reste: l’Éducation Nationale C’est en tout cas ce que semblent indiquer de nombreux témoignages de professeur publiés sur notre site (voir la rubrique Témoignages). Pour tenter d’en savoir plus, et en l’absence de chiffres officiels émanant du Ministère, nous avons parcouru l’auto-désigné « premier réseau social destiné aux professeurs et personnels de l’Éducation nationale ».

Défenseurs d’un droit inconditionnel au temps libéré nous nous sommes plus particulièrement intéressés aux discussions abordant le régime dit du temps partiel « sur autorisation ».

D’abord le cas de cette enseignante, manifestement épuisée par son temps plein. «Demande de temps partiel sur autorisation rendue à ma chef début janvier, dans les dates exigées. Cde2 qui coche la case « avis défavorable » », et la triste suite logique, « retour des vacances de février, je suis placée en arrêt de six semaines par ma psy. Il est clair que je ne suis plus capable d’assumer mon boulot dans les conditions où je l’exerce », « alors qu’un temps partiel me permettrait d’exercer mon métier, sinon sereinement, du moins dans des conditions acceptables ». Parfaite illustration de ce que rendrait possible la mise en place d’un droit inconditionnel au temps partiel, son utilisation comme droit de retrait. C’est-à-dire l’opportunité pour le salarié de se retirer, à son initiative, au moins partiellement, de conditions d’emploi difficiles voire délétères. S’inspirant de la célèbre phrase de Paracelse « Tout est poison, rien n’est poison : c’est la dose qui fait le poison »3 nous posons la question : qui, mieux que cette prof connaît la dose acceptable ? Son médecin ? Son chef d’établissement ? Ou elle-même en tant qu’individu, adulte, responsable, autonome ? Le droit actuel a sa réponse, on vous laisse apprécier ce qui suit.

Si nous venons de voir que le droit de retrait partiel pourrait offrir une bouffée d’oxygène dans des situations dégradées, il y a bien sûr également une infinité d’autres bonnes raisons de vouloir bosser moins. On ne doute pas que tous ceux dont le témoignage est reproduit ci-dessous en avait d’excellentes… « Je voudrais savoir si les demandes de mi-temps pour convenances perso ont été acceptées dans d’autres académies… un collègue était tout retourné aujourd’hui, parce qu’elle lui a été refusée. ». « On m’a refusé un mi-temps annualisé l’an passé : dans ma discipline et mon académie, ils ne sont quasiment plus accordés, pour « nécessité de service » ». « J’entends parler de nombreux TP refusés dans le primaire, un peu moins en secondaire et encore, tout dépend de l’académie ». Proche du témoignage de notre professeur des écoles de Haute-Savoie, « Dans mon établissement, les temps partiels « sur autorisation » ont tous été refusés ». Encore plus fort, cette fois c’est une politique systématique ne tenant aucun compte des situations, contraintes ou désirs individuels : « Dans l’académie de Strasbourg. Nous avions reçu un mail de l’inspection académique, disant que toute demande de mi-temps hors de droit serait refusée…». Fonction de l’académie, du type d’établissement, du chef d’établissement… le règne de l’arbitraire ! Nous partageons l’analyse d’un intervenant du forum, « C’est dégueulasse ! », et le combat de ces professeurs des écoles du Pays de Gex qui le 02 juin 2014 ont manifesté devant le siège de l’inspection, après que 33 d’entre eux se soient vus refuser le bénéfice de leur temps partiel. Celui aussi des syndicats de Loire Atlantique venus signifier à l’Inspection académique leur mécontentement face aux obstructions au temps libéré, qui tendraient à se multiplier (voir ici notre article consacré à cette mobilisation). 

C’est pourquoi nous réclamons une simplification radicale: les salariés décident, les employeurs s’alignent ! Et pour ceux qui jusqu’ici sympathisaient avec notre cause mais se disent que là on y va quand même un peu fort, sachez que d’autres l’ont fait, pas bien loin d’ici. Le droit au temps partiel existe aux Pays-Bas depuis une loi de 2000.

« C’est fou, ça, je veux juste travailler moins et gagner moins, mais visiblement ça pose vraiment un problème dans notre société actuelle… ». Effectivement mais il ne tient qu’à nous qu’il en soit autrement.

Vous voulez en savoir plus ? Lisez Non au temps plein subi ! Plaidoyer pour un droit au temps libéré4.

Vous voulez partager votre expérience ? Témoignez sur le site http://www.cooperativedinactivite.org/.

Vous avez des idées, des questions, laissez nous un message : contact@cooperativedinactivite.org.

Vous voulez que notre revendication aboutisse ? Contribuez à la faire connaître : partis politiques, élus, syndicats, simples citoyens, réseaux militants…

Il va falloir crier fort parce que (surtout en ces temps) ça ne semble pas facile à entendre.

 

1Résultats de l‘Enquête sociale internationale de 2007 ; A la question, souhaitez-vous consacrer à votre emploi : a) beaucoup plus de temps ; b) un peu plus de temps ; c) autant de temps ; d) un peu moins de temps ; e) beaucoup moins de temps, 8,4 % des travailleurs répondent a) ou b), 40,5 % répondent c) et 51,1 % répondent d) ou e). Dans le détail, 33,9 % souhaiteraient consacrer un peu moins de temps à leur emploi, et 17,2 % souhaiteraient lui consacrer beaucoup moins de temps

2 Cde : chef d’établissement

3Qui mérite toutefois d’être prise avec beaucoup de pincettes : quid des faibles doses qui provoquent des overdoses

4Non au temps plein subi! Plaidoyer pour un droit au temps libéré, de Samuel Michalon, Baptiste Mylondo et Lilian Robin, Éditions du Croquant, octobre 2013

La coopérative d’inactivité apportera sa contribution au débat « Les chômeurs créent de la valeur », ce mardi 02 mai 2017, à la mairie du premier arrondissement de Lyon, à partir de 18h15, une soirée organisée par la mairie du premier et le collectif de journalistes Porte-Voix.

La coopérative d’inactivité a fait une apparition dans Le Monde.

C’était dans la version papier du week-end dernier, mais encore accessible (en partie) sur le site du journal, dans un article intitulé « A la Croix-Rousse, ils font émerger un nouveau rapport au travail ». Ce passage aura eu le mérite de doper la fréquentation du site et le nombre d’inscriptions à notre lettre de nouvelles. Nous avons également été destinataires de nombreux témoignages (que nous publierons prochainement sous réserve de l’accord de leur auteur(e)s), qui pour résumer nous disent leur plaisir de voir émerger la question dans le débat public et de constater qu’ils ne sont pas seul(e)s à questionner la place de l’emploi dans notre société. Renforçant un peu plus notre conviction que nous sommes nombreux. A nous de parvenir à nous faire entendre.